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3 novembre 2016
Webmestre

L’identification des besoins

1. Prévention et remédiation de l’illettrisme
2. Distinction des codes créole réunionnais/français
3. Prise en compte des mécanismes de lecture
4. Respect de la grammaire du créole réunionnais
5. Respect des variantes régionales de la langue créole de La Réunion
6. Respect des différentes fonctions de la langue notamment en poésie
7. Prise en compte des outils de communication moderne en leur état
8. Prise en compte des variantes lexicales

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Panneau en créole (déposé sur Wikipédia Commons)

Dans un article fondamental intitulé Pour un aménagement linguistique intégré : le cas de la graphie des créoles français, Robert Chaudenson écrit : « La question fondamentale (jamais formulée ni explicitée) n’est pas « comment », écrire les créoles mais « pourquoi » (c’est-à-dire en vue de quelles fins et dans quelles perspectives économiques, sociales, culturelles...).

Dès lors le « comment » est évidemment déterminé par le « pourquoi ? » C’est à cette interrogation préalable que nous allons essayer de répondre maintenant.

Nous ne nous contenterons pas d’une réponse globale (« faire tout ce que l’on peut faire avec une langue écrite »), mais nous verrons pour les principaux domaines ce qu’écrire en créole de La Réunion impose à l’écriture du créole de La Réunion si l’on veut que cette dernière soit performante et remplisse correctement lesdites fonctions.

1. La prévention et la remédiation de l’illettrisme

Il y a nécessité de proposer une écriture transparente sans opposition frontale avec l’écriture du français.
(Voir annexe : Prévention et remédiation de l’illettrisme)

2. La distinction des codes écrits créole de La Réunion/français

De très nombreux élèves mélangent de façon incontrôlée créole et français. Des phrases du genre : J’ai ralé la chaise ou bien J’ai parti la kaz Mémé peuvent être entendues tous les jours en classe. Ce mélange de langues non maîtrisé est un obstacle à la réussite scolaire. La raison première, évidente, en est que l’on réclame très tôt de l’élève la possession d’un français standard et ce déjà au stade de l’apprentissage de la lecture. Amener l’élève à distinguer les deux langues est donc une nécessité.

La seule façon de faire cette distinction est de comparer le créole et le français, ce qui doit se faire à l’oral, mais lorsque cela est possible, aussi à l’écrit. Alors, la distinction du français et du créole doit passer par la différence des graphies. Ecrire la kaz kréol comme case dans le sens français du terme n’aide pas l’élève à faire la différence des sens, or c’est là que doivent d’abord porter les efforts.

3. La prise en compte des mécanismes de lecture

« Le but de l’apprentissage de la lecture est de permettre à l’élève d’abandonner le passage par les sons en se constituant progressivement un dictionnaire mental dans lequel la forme orthographique de chaque mot sera directement reliée au sens qui lui correspond. »
Alain Bentolila, De l’illettrisme en général et de l’école en particulier

S’il est un domaine où les connaissances de la commission ont progressé, c’est bien celui des mécanismes de lecture, et ce grâce à la venue à La Réunion de plusieurs experts : Michel Fayol, professeur de psychologie cognitive à l’université de Clermont-Ferrand, Denis Legros et Charles Tijus, professeurs à l’université de Paris VIII. La commission a, en outre, auditionné Vigile Hoarau, docteur en psychologie, dont les avis lui ont été précieux.

Ces mécanismes de lecture ont été très brièvement résumés dans l’annexe : Les mécanismes de lecture.

Pour la mise en œuvre de ces principes dans la construction d’une graphie, la lecture de la communication suivante de Michel Fayol est indispensable : Transcrire une langue.

Enfin, pour comprendre comment les orthographes fonctionnelles d’aujourd’hui ont pris en compte, souvent de façon empirique, ces principes, lire l’annexe Les orthographes, entre phonographie et sémiographie (Jean Pierre JAFFRE).

L’idée fondamentale qui se dégage de ces textes est la suivante : lors de la lecture, chaque mot doit être identifié, autant que faire se peut, pour lui-même, par lui-même. L’appel au contexte ne peut que ralentir la lecture. La multiplication des homographes (mots de sens différents mais s’écrivant de la même façon) a des conséquences négatives sur la lecture.

4. Le respect de la grammaire du créole de La Réunion

Pour bien expliciter notre position, nous prenons l’exemple ci-après :
En créole de La Réunion les pronoms personnels compléments d’objets sont dans la plupart des cas perçus comme des compléments d’objets indirects introduits par la préposition "à" héritée du français. On aurait ainsi tendance à écrire :
Kathy la rod à mwin pou alé bazar
Robert la rod à ou …
Jean Claude la rod à li …
Daniel la rod à nou …
Axel la rod à zot …

Cependant si l’on remplace les pronoms par des noms communs ou des noms propres de personnes on s’aperçoit que la préposition "à" disparaît :
Kathy la rode Paul pou alé bazar
Jean Claude la rode son dalon

Nous pouvons en tirer la conclusion que la préposition "à" qui introduit les pronoms personnels objets fait en réalité partie intégrante de ceux-ci : amwin, aou, ali, anou, azot.

D’ailleurs cette forme est également employée même lorsque le prénom n’est pas complément d’objet : moin/amwin, ou/aou, li/ali, nou/anou, zot/azot.

" Amoin-mèm Casimir
Mi koné pa lire
Mi koné pa ékrire "
(paroles de séga)

Hypothèse : cette particularité du créole de La Réunion (on ne la rencontre pas dans les autres créoles de l’Océan Indien ou des Caraïbes) pourrait provenir de l’influence de la langue malgache dans laquelle les pronoms "objets" commencent par le son "a" : ahy, anao, azy, antsika, anay, anareo, et azy ireo.

5. Le respect des variantes régionales de la langue créole de La Réunion

Il est souvent opposé à ceux qui veulent aménager et équiper la langue créole de La Réunion – et, dans un certain nombre de cas, sans arrière-pensée, sans mauvaise foi – qu’il existe plusieurs variétés de créole et que cela serait un obstacle infranchissable. C’est ignorer que toutes les langues vivantes, y compris celles qui sont écrites (une minorité) sont composées de variétés dialectales, de variétés tout court. La langue bretonne se compose de 4 dialectes : celui de Cornouaille, celui du Trégor, celui du Léon et enfin celui de la région de Vannes. Et pourtant elle est maintenant écrite et d’une seule manière. Le néerlandais, l’allemand, le chinois s’écrivent et pourtant aux Pays-Bas, à côté du hollandais, on parle le flamand, le brabançon, etc… En Allemagne, à côté du dialecte souabe, on parle le saxon, le bavarois, etc… En Chine, les huit langues du groupe Han, langues maternelles de 95% de la population, sont subdivisées en plus de 600 dialectes… La langue créole de La Réunion n’échappe pas, bien entendu, à cette règle de la variation.

« Sur le plan phonologique, quelques points de grammaire, quelques “sons”, des accents différents, des tournures et des mots, mais en nombre assez restreint (du moins dans le langage courant), permettent de distinguer deux grandes variétés de créole de La Réunion que l’on appelle improprement “ créole des bas ” et “créole des hauts”. » Ces différences, relativement faibles, malgré tout, entraînent paradoxalement une conscience forte de l’appartenance dialectale.

Parce que toutes les variétés du créole de La Réunion se valent et que toutes méritent notre respect,
- parce que nous avons constaté que la non prise en compte de ces variétés entraînait des sentiments de rejet chez certains Réunionnais,
- parce qu’une homogénéisation à cent pour cent des écritures est impossible,
il nous faut pour notre langue plurielle, « polynomique » (terme que J.B. Marcellesi utilise depuis 1983 pour le corse) une « écriture plurielle ». En terme simple, cela veut dire : prendre en compte, dans l’écriture aussi, des variétés de la langue créole de La Réunion, favoriser cette prise en compte, proposer des variantes d’écriture quand il y a des variantes de prononciation.

6. La possibilité de jouer sur les graphies des mots

Aussi bien au niveau de la littérature que la publicité, le jeu de mot graphique peut-être intéressant. C’est le Sa m’aim (rencontre de théâtre amateur) ou le Kab’Art Réunion.

Alain Péters a magnifiquement illustré ceci dans sa Complainte de satan (première figure) :
(a) Moin même Tonin le foi lé cuit…
(b) Ti laisse à moin boire l’huile tentant
(c) Cling-qui, clin-quand

Un commentaire adéquat prendrait des pages. Simplement :
- Pour le (a) : jeu de mot sur foi (religieuse, qui questionnait fortement Alain Péters) et foie (le poète maudit s’adonnait à l’alcool).
- Pour le (b) : l’huile tantan (tantan est d’habitude écrit ainsi) est l’huile de ricin, purgatif comme chacun le sait.
- Pour le (c) : Cling-qui clin-quand est l’onomatopée évoquant le grincement de l’essieu de la charrette que satan (qui hante le poète) tire.

Une écriture trop "phonétique" ne peut permettre de tels jeux de mots graphiques.
(Voir Alain Peters, Complainte de Satan 1er figure)

7. La prise en compte des outils modernes d’écriture en leur état

Pour résoudre le problème de l’écriture des variétés de créole, Tangol, en 2001, avait tenté d’unifier, de façon tolérante, l’écriture du créole de La Réunion. C’était là une excellente chose dans son principe, mais dont la réalisation s’est révélée non fonctionnelle : le caron (accent circonflexe inversé), le tilde espagnol ( ), le tréma détourné de ses rôles connus, n’ont jamais été adopté que par une frange très minoritaire des écrivants, jamais par le reste de la population.

L’adoption d’un clavier étranger ou spécial pose davantage de problèmes qu’il n’en résout. C’est donc le clavier AZERTY français que la commission préconise, et c’est à partir des possibilités de ce clavier qu’elle a travaillé.

En cela, elle a suivi les recommandations du grand linguiste-anthropologue américain Kenneth L. Pike :
« the investigator will find it preferable, if possible, to introduce no stranger letters ; that is, he will avoid symbols which are not found in the trade language or the national language of the area ».
« Le chercheur [1] préférera, si possible, ne pas introduire de lettre étrangère ; c’est-à-dire qu’il évitera les symboles qui n’existent pas dans la langue des échanges ou la langue nationale de la région. »

8. La prise en compte des variantes lexicales

La commission propose que l’on note les variantes lexicales – du moins les plus fréquentes. En effet, il ne faut, en aucune manière, bloquer l’évolution de la langue. Un seul exemple : notera-t-on artrouve, retrouve, rotrouve ? Il semblerait bien qu’une différenciation commence à se mettre en place aujourd’hui dans laquelle la prononciation /artrouv/ correspondrait à "se retrouver" : N’i artrouve ("on se retrouve" ; "à bientôt") et retrouve au verbe transitif français : Mwin la-retrouve la klé la kaz ("j’ai retrouvé les clés de la maison").

Liste des titres des documents joints

Notes

[1Aujourd’hui on dirait : "Les aménageurs de la langue…"

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